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Un détail.

     Jamais nous n’aurions dû accepter cette exposition. Je l’avais soupçonné mais n’avais pu émettre le moindre argument fort pour éviter sa venue. Juste un pressentiment. Peut-être plus qu’un simple pressentiment, d’ailleurs. Mais voilà, aujourd’hui, je ne puis plus que suivre la transformation, petit à petit...

    Véronique lissait pour la dernière fois sans doute ses longs cheveux noirs. Il y avait dans ses yeux des regrets, de la déception, mais aussi une impatience énorme de connaître la suite, de vivre pleinement ces moments d’une intensité peu commune. C’est sans doute ce qui l’empêchait de hurler sa détresse et de se battre et de se débattre pour tenter d’enrayer le processus.

    Tout avait commencé deux ans plus tôt, quand un artiste acadien, Robert Leclan, avait envoyé le catalogue de ses œuvres à Léon Cobral, Directeur du Service des arts, de la culture et des lettres de la Ville. Léon avait alors appelé Caroline, la Bibliothécaire et Véronique, Directrice artistique de la galerie.

    La qualité visuelle des figurines et des sites d’habitat miniatures avaient d’emblée séduit Léon et Caroline. Un peu plus réservée, Véronique avait demandé quelque temps de réflexion. Sans qu’elle pût dire ce qui freinait son enthousiasme, il lui semblait qu’un souvenir, trop bien enfoui dans un recoin de sa mémoire, lui tendait la main, l’invitait à la prudence.

    La semaine de réflexion passée, elle n’avait pas pu définir le doute qui l’avait envahie, ni préciser le pourquoi de sa réticence. Elle avait donc bien dû accepter la décision finale d’accueillir l’exposition Leclan.

    Pendant près de deux années, elle avait compulsé le catalogue de l’artiste au moins une fois par semaine. Le même malaise la prenait à chaque fois, tenace et de plus en plus intense. Et quand le fameux Robert était arrivé avec ses malles et ses cartons, avec ses maisons petites et ses figurines de verre et de bois, elle avait frémi. Elle en avait bafouillé dans son accueil de l’artiste dont le sourire énigmatique l’avait encore désarçonnée davantage.

    Elle le savait, l’expo allait être un succès sans précédent. Comme à Halifax, en Nouvelle Écosse, quatre années plus tôt, et comme à Moncton, dans le Nouveau Brunswick il y avait juste deux ans. Une exposition toutes les années paires. Véronique avait suivi la presse : deux succès énormes. Comme un envoûtement. Mais aussi, un  détail qui avait fini par remonter à la surface de la réalité, la disparition inexpliquée du responsable de chacun des organismes qui avait accueilli les miniatures.

    L’artiste déposait avec d’infinies précautions les personnages dans village de balsa, donnant presque vie aux ruelles, aux trottoirs. Les uns de verre, les autres scultpés finement dans du noyer ou pour la plupart dans du chêne rouge, les lilliputiens, bien que figés, assuraient l’animation des lieux. Lorsque Leclan il lui avait demandé d’en prendre  quelques-uns pour les lui apporter auprès des maisons réduites, elle avait eu un mouvement de recul tant les personnages de verre étaient glacés et les personnages de chêne rouge et de noyer étaient étonnamment chauds. Elle s’en était allée prendre un verre d’eau dans son bureau. Là, elle avait de nouveau ouvert le catalogue. Avec le même malaise. Les figurines lui faisaient peur. Pourquoi? Comment? Elle sentait que la vérité lui tendait les bras, mais malgré tous ses efforts, le mystère restait entier.

La suite dans le recueil...